Abus de mineurs à Madagascar : l’envers du décor

Article : Abus de mineurs à Madagascar : l’envers du décor
Crédit: Wikipédia
10 avril 2025

Abus de mineurs à Madagascar : l’envers du décor

673, c’est le nombre de cas de viol sur mineurs qui ont été comptabilisés en 2023 à Madagascar. Cette situation préoccupante est d’autant plus grave que les agresseurs viennent souvent du cocon familial des victimes.

Sensible aux situations humanitaires touchant les enfants, je ne manque pas d’exemples en tant que Malgache curieuse et observatrice. L’une des problématiques que j’ai toujours voulu qu’on aborde avec sérieux, c’est la question des enfants abusés. On parle de 673 cas de viol officiels seulement en 2023 et plus d’une centaine uniquement en janvier 2024. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans la société traditionnelle malgache pour en arriver là ?

Lorsque l’agresseur est un membre de la famille, la victime commence à se méfier de la notion de « famille ».
[Crédit: Pexels]

La loi protège-t-elle assez les mineurs ?

L’État malgache a pris l’engagement de lutter contre les Violences Basées sur le Genre (VBG). En se basant sur sa Constitution, Madagascar a adopté des principes fondamentaux et inaliénables, tels que le respect et la protection des droits et libertés fondamentales, l’établissement d’un État de droit, ainsi que l’éradication de toutes formes d’injustice, de corruption, d’inégalités et de discrimination. Le code pénal malagasy a renforcé les efforts de répression du viol et des infractions contre les mœurs. Cependant, le nombre de crimes sexuels sur les enfants mineurs reste encore élevé, surtout ces cinq dernières années. Pourtant, certaines modifications ont été ajoutées à la disposition du Code pénal malagasy.

Depuis 2024, de nouvelles sanctions et mesures, marquées par leur rigueur et leur nature infamante, ont été mises en place. L’objectif est de neutraliser les prédateurs sexuels en les soumettant à la castration. Concrètement, ces dix dernières années, Madagascar a constaté une augmentation alarmante des cas d’abus sexuel, et plus particulièrement, ce sont les enfants, les filles, qui se retrouvent en majorité en tant que victimes. Entre 2020 et 2022, les statistiques de Midi Madagasikara et de l’UNICEF ont révélé que plus de 80 % des cas de violences sexuelles sur des mineurs sont de nature incestueuse. Pire encore, depuis 2023, ce taux a atteint 85 % et persiste actuellement. Au cours des deux premiers mois de 2024, cent quarante-quatre enfants ont été victimes de viol, dont cent ont subi des abus commis par des membres de leur famille.

Des cas graves, d’inceste…

Les cas d’inceste se répandent de région en région et touchent toutes les tranches d’âge. Par exemple, en Janvier 2025, à Mahajanga, un homme âgé de 71 ans a été arrêté pour avoir abusé de sa petite-fille de 12 ans sur une période de trois ans. La grossesse de la jeune fille a alerté les voisins. À Anosizato, un père de 63 ans a abusé sexuellement sa fille de 18 ans pendant trois ans. À Ambohibao Antehiroka, une fillette de 7 ans a été victime d’un viol présumé perpétré par son propre père, un homme d’une cinquantaine d’années, le 20 Janvier. Une demande médicale a été formulée afin que la victime soit admise au Centre Vonjy du Centre Hospitalier Universitaire de Befelatanana, qui se consacre au soin et à l’accompagnement des victimes de violences sexuelles. Le suspect du crime a été appréhendé et est actuellement en garde à vue au poste avancé d’Antehiroka. Mais le plus affreux, qui a raffolé la communauté malgache, c’est le cas du 9 janvier, un inceste perpétré par un père de famille, ancien footballeur international devenu musicien nommé Dodol, envers sa fille. La jeune femme, pendant dix-neuf ans, a été victime de sévices endurés à cause de la tyrannie de son père, en plus de son agression sexuelle. Actuellement, la victime est dans un état sanitaire critique. Même si l’agresseur a refusé toute implication, des vidéos accablantes sur son ordinateur, filmant ses crimes, ont été des preuves irréfutables. Pour empêcher sa fille d’appeler à l’aide, il la bâillonnait avec des tissus. Ces preuves ont conduit le suspect à avouer.

Une société influencée…

Madagascar est parmi les pays les plus pauvres du monde. Presque tous les indices de pauvreté sont identifiés dans le pays tels que la malnutrition, le commerce illicite, l’insécurité, le taux élevé de la corruption, la drogue, etc… La Banque mondiale a confirmé que tout cela à été causé par la crise politique de 2009 pendant laquelle le pays a subi aussi une crise économique, qui l’a mené vers le trou de la pauvreté jusqu’à maintenant.

C’est la cause de l’augmentation du taux d’insécurité dans toute l’île, d’où la propagation à vitesse élevé des cas d’insécurité comme les “Dahalo”, le kidnapping, le brigandage, les trafics et le viol. Ainsi, la hausse du nombre des cas d’agressions sexuelles est en première partie causée par la situation économique de Madagascar. Parallèlement à cela, lorsqu’on parle de trafics ou de commerces illicites dans les pays en voie de développement, la drogue est à la première ligne.

Pour Madagascar, la pandémie de COVID-19 a exacerbé la situation, selon l’United Nation : une enquête sur la perception des violences basées sur le genre menée en avril 2020 révélant que 46% des cas confirment que la pandémie avait entraîné un comportement agressif chez les membres de leur famille. De plus, selon les enquêtes de la Police Nationale Malagasy, confirmées par le Ministère de la Sécurité Publique et les organismes médicaux, 80 % des agressions, des viols seraient commises par des consommateurs de drogue. Cette consommation serait un facteur contribuant à des actes graves, tels que le viol d’un membre de la famille. L’auteur du crime est souvent drogué, ce qui le fait perdre la tête, ne sachant plus qui se trouve devant lui, le poussant parfois à pratiquer l’inceste.

Un père de famille à Ambohipo, a été arrêté, le 13 Février, pour avoir commis un acte d’agression sexuelle à sa fille, qui, malheureusement est décédée quelques jours plus tard. Toutes les preuves ont été réunies pour condamner le père, qu’il s’agisse de viol sur enfant ou de consommation de drogue. Un autre cas dans la région Sofia, en 2022, un père divorcé et très connu pour sa toxicomanie, ayant pris une dose surélevée de cannabis, a fini par violer sa propre fille âgée de huit ans seulement.

Un cas d’inceste, sous l’effet de la drogue, à Ambohipo
[www.moov.mg, Février 2025]

Le cocon familial traditionnel: vecteur de violences déguisées ?

La famille, qui devrait être un soutien, s’est transformée en un enfer pour ses victimes. Le sentiment d’appartenance a disparu, laissant place à la peur et à la souffrance, rendant même les tâches quotidiennes, comme répondre à une question, extrêmement difficiles. La prise de conscience et le soutien moral, notamment via les assistantes sociales et un accompagnement psychosocial, peuvent les aider à surmonter ce traumatisme, en commençant par la dénonciation. À Madagascar, de nombreux viols ne sont pas dénoncés, laissant les agresseurs impunis. Victimes et familles craignent représailles et stigmatisation, et manquent de confiance dans le système judiciaire, ce qui retarde parfois la dénonciation pendant des mois, voire des années…si elles peuvent et veulent dénoncer. À Mahajanga, la fille de 12 ans a attendu trois ans pour révéler l’abus de son grand-père, tandis que l’autre de 11 ans a dénoncé son père après trois mois. À Toamasina, la fille de Dodol a mis 19 ans à le dénoncer. Ces dénonciations surviennent souvent grâce à une prise de conscience soudaine, influencée par la sensibilisation ou des informations associatives.

Depuis 2015, le gouvernement malgache a mis en place des centres de prise en charge pour y remédier. Les Centres Vonjy, répartis dans chaque chef-lieu de province de l’île, dédiée spécialement à la prise en charge des mineures victimes de violences sexuelles, fournissent en un seul lieu des services de prise en charge psychosociale, médicale et judiciaire. Cependant, seuls 40% des cas d’abus sexuel de mineurs sont déclarés, malgré la fondation des Centres Vonjy. Selon l’étude nationale sur les violences envers les enfants à Madagascar du Mars 2024, le taux de signalement de ces violences reste faible.

À Madagascar, de nombreux cas restent non dénoncés ou signalés sans suites judiciaires. Dans certaines familles, surtout dans les zones côtières, les victimes et leurs témoins hésitent à se manifester en raison de leur situation économique, les démarches judiciaires étant souvent lourdes.

Leur vie est détruite, la famille est détruite…

Les enfants d’aujourd’hui représentent le noyau de la future génération. Cependant, si nous les exposons à la violence ou si nous les laissons en subir les conséquences, leur avenir sera compromis. La violence ne détruit pas seulement leur intégrité physique, mais elle affecte également leur bien-être moral. Un médecin-chef d’une Clinique, Fidy Bariniaina, à Antananarivo a confirmé que l’abus sexuel effectué à un mineur détruit toute la vie de l’enfant.

Pour les blessures physiques, les infections sont difficilement traitées : comme le cas de la petite fille de neuf ans dans la Commune Antsohihy, en 2023, agressée par son frère de 27 ans, des séquelles physiques durent des semaines. À part les blessures physiques ou des infections, ainsi que des problèmes de santé à long terme, des troubles de stress post-traumatique (TSPT), de l’anxiété, de la dépression peuvent aussi subvenir à un enfant, voire même des pensées suicidaires.

Même devenus adultes, certains d’entre eux n’arrivent plus à avoir des comportements sexuels appropriés, reflétant une compréhension déséquilibrée de la sexualité. En plus, les victimes de viol peuvent avoir des difficultés à établir des relations saines. Pour eux, c’est difficile de faire confiance aux autres ou à développer des liens affectifs, et cela peut durer des années. Ayant tendance à s’isoler socialement, ces victimes se retirent par honte ou par peur. Concernant l’avenir, les échecs scolaires sont aussi des conséquences plus que visibles pour les abus. La difficulté de concentration entraîne chez eux des baisses de performances scolaires.

La souffrance issue d’une violence sexuelle est beaucoup plus insupportable pour un mineur
[Crédit: iStock]

Comment aider les victimes ?

La castration : une sanction sévère récemment intégrée dans le Code pénal malgache, est perçue par beaucoup comme implacable pour les auteurs de viol. Cependant, malgré cela, le nombre de victimes augmente encore et les agresseurs semblent indifférents à cette mesure. En dépit des efforts pour renforcer la sécurité sociale et le soutien des centres d’accueil, la situation demeure préoccupante. Punir sévèrement les auteurs ne suffit pas. De sérieuses approches doivent être combinées pour être efficaces et cibler les causes profondes des abus, tout en offrant un cadre protecteur aux enfants à Madagascar.

Les initiatives sont à commencer au sein de la petite famille. Promouvoir plus de campagnes de sensibilisation sur la violence familiale et les droits des enfants est tout d’abord la première étape à poursuivre. Cela ne consiste pas seulement à informer les parents sur les conséquences physiques et psychologiques des abus, mais personnellement aussi pour les enfants en leur faisant savoir quelques pratiques de protection et de prévention. Mais sensibiliser autour du renforcement du lien familial est aussi essentiel pour la remise en conscience des parents, basée sur la communication pour un environnement sûr et ouvert. Un enfant s’ouvre quand on lui apprend correctement la liberté de parler, à faire tomber ses barrières d’infériorisation de la parole dans la famille. Même les enfants, déjà victimes, trouveront leur assurance pour dénoncer leurs agresseurs.

L’école, le lieu d’enseignement, doit aussi être utilisée à sa juste valeur. Inclure l’éducation sexuelle dans les programmes scolaires serait un atout pour aider les enfants à comprendre les concepts de consentement, de respect et de leurs droits. De plus, l’ouverture des espaces d’écoute dans chaque établissement assurera la compréhension et la situation des enfants, car, là-dedans, ils peuvent se confier et signaler des abus en toute sécurité, de façon anonyme si nécessaire. Et enfin, établir des programmes qui enseignent aux enfants comment se protéger et reconnaître les comportements inappropriés réduira les risques d’abus sexuel.

Il est vrai que l’État malgache a déjà renforcer ses lois par la modification du Code pénal en cas d’abus sexuel, mais appliquer des lois plus strictes avec des peines dissuasives pour les fautifs pourrait diminuer le taux de violence sexuelle, surtout pour les consommateurs de drogue. La mise en réseau des services en créant un système de collaboration entre les différents acteurs (services sociaux, éducateurs, forces de l’ordre) pour signaler et traiter rapidement les cas d’abus. L’encouragement et le financement des organisations non gouvernementales qui œuvrent pour la protection des enfants et des familles opteront en même temps le partage, le soutien et la guérison.

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