Cantines scolaires à Madagascar : comment étudier le ventre vide ?
L’accès à la cantine est un réel défi pour les élèves à Madagascar. C’est un sujet qui mérite une plus grande visibilité car faim et malnutrition ne riment pas avec performances scolaires. Le taux d’abandon scolaire à Madagascar en est la preuve.

Les cantines, qui garantissent de bonnes conditions d’études, posent problème à Madagascar. Pourtant, les enfants malgaches adorent l’école ! Pour avoir fait tout mon parcours scolaire jusqu’au Master à Madagascar, j’ai toujours voulu écrire sur ce sujet qui est à la croisée d’enjeux humanitaires, de sécurité alimentaire et de chance de réussite des générations futures. Comment avoir une tête bien faite tout en ayant le ventre vide ? Concrètement, de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de sécurité alimentaire ou de cantines scolaires à Madagascar ?
Des cantines scolaires absentes ou sous-dimensionnées à Madagascar
Le pays a subi la première famine due au réchauffement climatique au niveau planétaire. Garantir la sécurité alimentaire, dans un contexte général de malnutrition et de sous-alimentation, n’est donc pas une chose facile.
Mais à l’école, c’est une condition essentielle de réussite scolaire. Pour la Banque mondiale, la FAO et l’OMS et d’autres organismes de consultation nutritionnelle à ce propos, chaque enfant a droit à un surplus de calories que les adultes : entre 1000 à 1400 calories par jour pour les enfants de 1 à 4 ans, 1400 à 2000 pour ceux de 4 à 8 ans, et enfin un besoin de 1800 à 2600 calories pour les jeunes de 9 à 13 ans. Une cantine scolaire doit donc refléter les conditions fondamentales de la sécurité alimentaire et du bien-être nutritionnel.
Cependant, à Madagascar, la réalité est tout autre. Le pays possède de nombreuses écoles publiques et privées. Au niveau des cantines scolaires, les écoles privées ont une totale indépendance quant à leur capacité à s’investir et à organiser elles-mêmes le programme. Presque toutes les écoles privées organisent un programme d’alimentation scolaire.
De l’autre côté du spectre, la donne est tout autre. D’après les données du Ministère de l’Éducation Nationale (MEN), parmi les 26 777 écoles primaires publiques (EPP), 2 847 collèges d’enseignement général (CEG) et 575 lycées publics réparti dans tout le pays, seules 3000 disposent de cantines scolaires. Cela représente 9% des écoliers malgaches, uniquement dans des classes primaires.
Le nombre de bénéficiaires de cantine est ainsi limité, les repas servis ne sont pas nécessairement proportionnels à l’âge des enfants et aux besoins nutritifs afférents. Les espaces de consommation et les espaces de cuissons sont sous-dimensionnés et ne suivent pas les normes internationales. Or, la nutrition dans la petite enfance ne tourne pas seulement autour des normes d’hygiène et des besoins énergétiques des aliments : cela implique aussi tout le processus de préparation, de l’état des lieux, de l’horaire jusqu’à la consommation.
Le ventre vide peut conduire au décrochage scolaire
Les spécialistes de l’enfance et de l’éducation s’accordent à dire que les écoles qui disposent d’un système d’alimentation efficace enregistrent moins d’abandon scolaire. Il s’agit même d’une évidence. Comment bien réfléchir en ayant le ventre vide ?
Les élèves issues de milieux défavorisés ont besoin de trouver à l’école ce qui leur manque à la maison. En ce sens, il ne s’agit pas que des livres et d’une personne pour nous expliquer la table de multiplication. Il s’agit aussi d’équipement qui garantissent un moment, même bref, d’épanouissement.
À Madagascar, le décrochage scolaire concerne une grande partie des élèves. C’est un problème majeur. Sur 100 enfants inscrits au primaire, seul un tiers parvient jusqu’au secondaire. Les zones rurales restent bien évidemment les plus touchées. C’est là aussi que se concentrent les écoles les moins dotées, où les enfants sont plus susceptibles d’avoir faim en classe. Mais malgré le suivi des programmes de réalisation des cantines à Antananarivo et au sud de l’île par l’État malgache, le taux d’abandon reste élevé dans certaines zones.
Dans la Commune d’Andoharanofotsy, une zone rurale parmi les 17 communes du District d’Atsimondrano, cinq parmi les huit écoles primaires publiques ont connu une augmentation de 10% du taux d’abandon au cours de l’année scolaire 2022-2023. Les recherches faites ont montré que plus de 70% des élèves qui abandonnent l’école ne bénéficient pas de cantines.
Le rôle crucial mais insuffisant des associations de solidarité
À Itaosy, commune rurale où j’ai fait personnellement des recherches, les trois écoles publiques fonctionnelles distribuent des repas pour quelques enfants chaque jour. Toutefois, cela se fait en fonction des programmes comme Loharano ou des dons du seul Centre Catholique. L’insuffisance des équipements de cantine représente de réels obstacles dans quelques établissements. Dans l’école primaire Itaosy et Andohatanjona, dans le District d’Atsimondrano, le réfectoire ne peut contenir qu’une trentaine d’élèves, alors qu’il y a plus de 100 bénéficiaires par jour. Cette situation entraîne forcément un décalage sur l’heure du repas pour d’autres. Les deux tiers des écoles publiques de la capitale sont concernés par le même conditionnement.

Depuis quelques années, plusieurs résultats ont prouvé que les programmes d’alimentation scolaire sont parmi les solutions potentielles, reconnus mondialement pour leur impact positif sur le taux de scolarisation et la réduction de l’absentéisme. Ces initiatives, telles que la distribution de nourriture aux écoliers, ont vraiment une importance dans la garantie de la sécurité alimentaire des enfants malgaches, contribuant ainsi à leur bien-être et à leur réussite éducative, surtout en zone rurale.
Toutefois, des problèmes subsistent. Avec les investissements venant des Associations pour les écoles publiques, le nombre de bénéficiaires reste limité, là où le nombre de potentiels bénéficiaires peut augmenter. Par exemple, pour l’école primaire publique d’Itaosy, depuis 2015, seulement 250 élèves parmi les 643 enfants scolarisés mange à l’école par jour, soit 38,8% au total.

Les conditions d’accès à la cantine se font sur critères de mérite. Il s’agit de conditions strictes comme l’obtention des meilleurs résultats scolaires, le faible taux d’absentéisme, etc.
Pour l’EPP Ambodifasika et le CEG Itaosy, un programme de soutien est financé et préparé totalement par le Centre des Sœurs Orionistes Itaosy avec 100 Ariary par jour. Mais le résultat couvre partiellement les besoins et les normes recherchées.
Que faire des enfants non bénéficiaires ? Ces derniers sont les premiers à abandonner l’école. L’embarras provient des investisseurs qui se présentent sous la forme d’Associations, de Centres ou de simples bienfaiteurs. Ils ne sont pas en mesure de dépasser leurs contraintes pour offrir davantage. De plus, la plupart des écoles publiques n’ont pas les moyens ni les stratégies durables pour l’entretien et l’amélioration des cantines.
Un long chemin à parcourir
Les cantines scolaires existent pour améliorer la nutrition des élèves et encourager l’envie de se rendre à l’école. Certains élèves sont heureux de s’y rendre, ne serait-ce qu’en pensant au menu. Mais comme expliqué dans ce billet qui montre les défis de la nutrition scolaire à Madagascar, le chemin à parcourir pour une égalité de traitement dans les écoles reste long.
La responsabilité de ces difficultés n’incombe pas aux seuls établissements scolaires, mais au “système D”, fonctionnant par des solutions alternatives où les donateurs définissent les conditions. Toutefois, dans le sud de l’île, depuis quelques années, l’UNICEF a lancé le programme Éducation pour tous. Ce programme a pour but de donner plus d’autonomie aux écoles en créant des petites fermes scolaires. Il encourage la collaboration entre les élèves, les parents, les enseignants et le personnel pour établir un système alimentaire durable pour l’école. Cette autonomie est peut-être une des solutions pour libérer les cantines de la dépendance aux donateurs en attendant une action forte de l’État. Il est important que les autorités locales s’investissent davantage sur ce sujet, car la charité des associations et des organisations internationales montre ses limites.
Lalatiana RAFIDISON
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